mercredi 28 août 2013

Charles Trenet et l’Armée de l’air

par Jean-Bernard Besse (promo 74 - 1948- 2011) (Le Piège n° 202 - septembre 2010)
Comment notre chanteur national, tellement connu pour avoir chanté "La Mer", a commencé sa carrière par une longue histoire avec l'Armée de l'air !

Charles Trenet est né le 18 mai 1913 et il était logique qu’une vingtaine d’années plus tard, il satisfasse à ses obligations du service militaire. Mais il avait obtenu deux sursis d’un an. Ces sursis épuisés,en automne 1936, il se devait donc de rejoindre son unité: la base aérienne d’Istres.



Istres
Le service effectué dans l’Armée de l’air ; à Istres, puis Villacoublay.
Ce “départ à l’armée” devait entraîner la fin du duo « Charles et Johnny » formé avec le Suisse Johnny Hess depuis 1933, et qui ne se reconstituera pas. Charles Trenet volera ensuite de ses propres ailes. Il précisera: « C’est l’armée qui nous a séparés. Rien d’autre ». Incorporé, avec sa chevelure blonde et bouclée, il ne tardera pas à recevoir des réprimandes des sous-officiers. Il paraîtrait même qu’un matin, pour mettre fin à ce genre de réflexion, il serait revenu entièrement rasé et arborant un monocle à l’œil gauche, un peu à la Erich von Stroheim de La Grande Illusion. Chaque soir, après l’appel de 17 heures, l’aviateur de 2e classe filait à Marseille dans sa Renault pour rejoindre le “Grand Hôtel” de son ami Edmond Bory, pour retrouver ce souffle de liberté qui lui manquait entre les murs de la base aérienne. Il y chantait et, après le départ des clients, jouait du piano, chantait à nouveau et pouvait quelque peu travailler ses chansons en présence de quelques amis. Après,il rentrait daredare au petit matin mais manquait systématiquement à l’appel, ce que son encadrement appréciait peu, entraînant immanquablement des “jours de trou”. Par contre, il dira beaucoup plus tard qu’il n’allait que les samedis soirs, au sous-sol du Grand Hôtel, se produire au “Melody”. Il connaît les corvées, le balayage de la cour, et au cours de l’une d’entre elles, il fredonne un air: «Y a d’la joie,bonjour bonjour les hirondelles,Y a d’la joie dans le ciel par-dessus le toit,Y a d’la joie et du soleil dans les ruelles,Y a d’la joie partout y a d’la joie…»(Y a d’la joie-1937). Un adjudant l’écoute: «Que chantez-vous là?» Réponse: «Une chanson que je compose, mon adjudant. »


L’adjudant, pas très devin : « Oh! ça n’ira pas loin! » Les heures de « trou » seront propices à sa création car c’est là qu’il écrivit «Je chante» (1937),et «Fleur bleue» (1937).Certains pensent que «Je chante» est une chanson optimiste, certes, mais si on excepte le fait du suicide par pendaison «ficelle,tu m’as sauvé de la vie, ficelle, sois donc bénie car grâce à toi j’ai rendu l’esprit je me suis pendu cette nuit… ». Il parle de gendarmes: « Au poste, d’autres moustaches m’ont dit, Au poste Ah! mon ami, c’est vous le chanteur le vagabond ? On va vous enfermer… oui votre compte est bon ». On pourrait y voir une caricature de ses sous-officiers d’encadrement “à moustaches” qui l’ont mis de nombreuses fois “au trou” et une description de sa vie militaire qui tient un peu de la “prison”, «On va vous enfermer… » et cette surprenante pendaison, moyen de se libérer,de devenir fantôme et ainsi « heureux et libre enfin! ».

Au retour de Marseille,sa voiture rendit l’âme contre un platane. Finies les escapades à Marseille et les retards à l’appel. Finies aussi les corvées et les séjours dans les locaux de la salle de police.
Il rêvait, bien qu’étant en Provence, de Paris et de ses soirées. Il n’eut de cesse d’obtenir une mutation et enfin il fut muté d’Istres à Villacoublay. Il put ainsi reprendre ses sorties nocturnes. Il y rencontre Raoul Breton, l’éditeur musical, il présente une de ses chansons à Maurice Chevalier, le chanteur à succès: «Y a d’la joie». Il fut d’abord réticent,car il ne voulait pas chanter: «La tour Eiffel part en balade,comme une folle, elle saute la Seine à pieds joints…». C’est Mistinguett qui le décidera enfin. Il obtint un très grand succès lors de son passage au “Casino de Paris”.Charles Trenet fut présenté au public par lui, surgissant des coulisses, “aviateur en uniforme”.En octobre 1937, il était libéré de ses obligations militaires, la durée du service étant d’une année.
Charles Trenet est mobilisé en septembre 1939 et affecté à Salon-de-Provence
En septembre 1939, il fut mobilisé dans l’Armée de l’air et rejoignit la base aérienne de Salon-de-Provence. Pratiquement inoccupé, il était en poste au secrétariat, il remplissait ses journées en faisant des articles pour des journaux comme Marianne, où il avait une rubrique: «La vie qui chante ». Il fut sollicité par Le Petit Marseillais et Paris-Soir, pour lequel il proposa une chronique “Paroles sans musique”,  en se gardant bien d’y évoquer des sujets traitant de la vie militaire, de l’armée et de la politique. Ces occupations bientôt ne lui suffirent plus, cette inactivité qu’il ressentait mal en tant que militaire le poussa à aller voir le colonel, commandant de base. Il lui expliqua qu’il pouvait être plus utile en faisant une chose qu’il connaissait, c'est-à-dire « en chantant pour soutenir le moral des soldats ». Le colonel agréa sa demande. Il obtint quelques jours de permission et en profita pour contacter des connaissances du métier: Fernandel, Tino Rossi, Raimu.

Le 19 novembre 1939 à Marseille, les intervenants au Gala des Ailes de la 4e Région aérienne furent donc prestigieux, comme le succès qui s’ensuivit. À la suite, le ministère de l’Air muta l’aviateur Trenet à Paris, Porte de Versailles, où il siégeait. Il était chargé de mettre sur pied le Théâtre de l’Aviation,qu’il rebaptisa poétiquement le Théâtre des Ailes et d’organiser les tournées.Ensuite se joindront au Théâtre des Ailes Guy Luypaerts,excellent pianiste de jazz qui accompagnera Charles Trenet durant la guerre et se chargera ensuite de l’harmonisation et de la direction d’orchestre de la plupart de ses enregistrements jusqu’en 1973, Jean Wiener, autre pianiste prestigieux, Georges Carpentier, l’ancien champion du monde de boxe, le chanteur Albert Préjean (mobilisé avec le grade de capitaine), un orchestre de cuivres, à la direction duquel était Richard Blareau qui dirigera plus tard l’Opéra de Paris. Ils essayaient de réconforter les aviateurs, pour le moment inactifs, dans l’attente du conflit à venir et de l’arrivée de nouveaux appareils promis par l’État-major. Ils allaient, non « de ferme en château », comme dit la chanson «Je chante», mais de casernes en cantonnements,en escadrilles et aussi en châteaux, car il faut varier les plaisirs et recevoir dignement la troupe du Théâtre des Ailes.
Charles Trenet, détestant le train,circulait en voiture avec Guy Luypaerts. C’est aussi à cette époque que le roman de Charles Trenet, «Dodo Manières», paraissait en feuilleton dans le journal Candide. Les galas étaient donnés le long de la ligne Maginot, dans des campements de l’Est, dans les bases de l’arrière, dans les villes de garnison mais aussi à Monaco ou Bordeaux, avec Edith Piaf. Il amusera ainsi, avec ses autres compères, toutes les bases aériennes pendant cette «drôle de guerre».

avec Albert Préjean
Ce régime-là dura quelques mois, mais les troupes du Reich donnèrent l’assaut le 10 mai 1940. Le lendemain, le 11 mai, les activités du Théâtre des Ailes furent suspendues,la troupe fut expédiée au combat,Charles Trenet fut de nouveau affecté à la caserne de Nancy. Il y resta un mois. Puis il suivit le mouvement de repli de son régiment, échappa aux bombardements, évitant plusieurs fois d’être fait prisonnier par les Allemands, avançant dans le chaos général et dans la débrouillardise la plus totale.
Aux alentours de la mi-juin il arriva à Nîmes. L’armistice fut signé le 25 juin et Charles Trenet obtint d’être libéré de ses engagements militaires au motif suivant, j’oserais dire très terre à terre: «Agriculteur devant aller planter des pommes de terre dans sa propriété de Juan-Les-Pins ».
Il avait fait son devoir. Il n’aura plus de contact avec la vie militaire, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre dans le civil la même activité qu’il avait avec le Théâtre des Ailes, c’est-à-dire se produire dans toutes les salles de la zone libre dans des tournées organisées par Maurice Roger. Il passa dans les cinémas,salles de théâtre,opéras et casinos de Toulon, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Bayonne, Nice, Marseille, avec de nouvelles chansons,comme: «Vous êtes jolie»(1938), «Fermier Isidore» (1939), «Je fais la course avec le train».
Charles Trenet et la chemise bleue de l’Armée de l’air. Charles Trenet et l’avion
Il explique au cours d’une entrevue à la radio la raison de son affection pour la chemise bleue de l’Armée de l’air et le fait que bien qu’aviateur il ne soit jamais monté en avion : « Je faisais mon service militaire dans l’aviation et dans l’aviation, vous le savez, on porte des chemises bleues avec des cravates noires et, un jour que justement Jean Nohain avait téléphoné à mon colonel pour me faire libérer pendant quelques heures et venir chanter pour lui dans une émission de radio qu’il faisait à ce moment-là, j’ai pas eu le temps de changer de chemise, je suis venu avec ma chemise bleue d’aviateur, j’ai eu juste le temps de passer une cravate blanche et je trouvais que ça faisait bien et je l’ai gardée après, je l’ai gardée en souvenir, en fait ma chemise bleue de scène c’était mon ancienne chemise d’aviateur… C’est pour ça que Jean Cocteau m’a montré avec des ailes sur les affiches, peut-être en souvenir de ces avions dans lesquels je n’ai jamais volé. »

Il n’a jamais pris l’avion, mais cela n’empêcha pas une rumeur de voir le jour,selon laquelle il serait mort en avion, publiée par le journal Paris soir au cours de l’été 1940, et dont voici des extraits :
«Midinettes,vos beaux yeux vont pleurer:le Prince charmant de la chanson est mort. Il est mort en avion. Nous ne savons rien de plus:il est mort sans détail!… On l’avait baptisé “le fou chantant”… Il fallait en effet être un peu fou, et de la manière la plus ravissante, pour écrire des chansons et célébrer la joie, la jeunesse et l’amour en des temps où la joie, la jeunesse et l’amour étaient comme interdits de séjour… Ce garçon sympathique, qui jouait avec son talent ainsi qu’avec une toupie, nous a quittés un peu trop tôt. Il nous laissera le souvenir d’un ami d’enfance, vous savez:le bon petit diable qui faisait des blagues,qui arrosait les pianos pour faire fleurir des mélodies, et qui embrassait toutes les filles sur la bouche,histoire de les faire rêver. Y'a plus de joie, Y'a plus de Trenet".
Les termes de cet article n'étaient pas critiques contre lui mais c’était un panégyrique particulièrement mal venu.Il répondit aussitôt dans le journal Marianne à Monsieur et Madame Bobard (termes de Ch. Trenet, extrait également): « Mais il n’en est rien, mes amis, réjouissez-vous avec moi: je suis bien vivant! »

Charles Trenet a plus subi qu’apprécié son service militaire, étant épris de liberté, mais il a au moins eu le cœur de le faire, ce qui lui a permis de composer plusieurs chansons. Sa deuxième expérience militaire sera plus voulue que subie car, mobilisé, il a souhaité faire ce qu’il avait proposé à son encadrement, à savoir « chanter pour distraire les troupes », participer à la création du Théâtre des Ailes et à l’organisation de ses tournées, expérience qui se terminera juste après l’offensive allemande de mai 1940. Aviateur, il n’a jamais pris l’avion; en revanche, il a aimé la chemise bleue de l'Armée de l'air au point d'en faire une chemise de scène.

Cet article est l'occasion de saluer la mémoire de Jean Bernard Besse décédé en mai 2011
Nos remerciements à l'AEA et à la revue Le Piège