jeudi 7 février 2019

Au commissaire général Jourdren

La médiathèque Gustave Jourdren à Loctudy

A wir galon, de tout cœur ! 
Par le commissaire général (2S) Michel Barbaux

Mon cher Gustave, 
C’est par ces mots, depuis que vous m’avez demandé, il y a une quinzaine d’années, de vous appeler par votre prénom, que commencent les nombreuses lettres que je vous ai écrites. La dernière, début janvier 2019, est un commentaire, comme toujours teinté d’humour, de L’Estran, la revue municipale de votre cher Loctudy. Cette fois, vous ne m’avez pas répondu, et pour cause ! Votre épouse, Marie-France, m’a annoncé le 15 janvier que vous aviez été victime d’une rupture d’anévrisme le 30 décembre et que votre état se détériorait. Une grande tristesse m’a envahi et je me suis remémoré la longue histoire d’une relation privilégiée.

Toul
Comme directeur du commissariat de la FATAC-1ère RA à Metz, vous êtes venu pas moins de quatre fois en trois ans, de 1985 à 1988, sur la base de Toul-Rosières dont j’étais le commissaire. L’un de mes deux commandants de base successifs m’a dit : « On dirait que le général vous a à la bonne ! J’ai répondu : « Oui mais je ne sais pas pourquoi … ». Et je ne le sais toujours pas !
Juin 1988 Achern
Comme directeur central, alors que j’étais l’adjoint des commissaires Guy Vincent puis François Aubry à la sous- direction Administration générale, vous me faites l’honneur, en 1990, lors d’un déplacement dans le Finistère, d’une passionnante visite guidée de l’église de Loctudy et du manoir de Kérazan, propriété de l’Institut de France.

Début 1990, vous décidez de rénover le bulletin de liaison du commissariat de l’air (BLCA) et me demandez d’inaugurer une rubrique « Histoire » en y interviewant Maurice Schumann sur « un certain 18 juin ». Celui-ci vous téléphone pour décliner l’invitation car il n’était pas encore à Londres ce jour-là, mais vous êtes heureux d’avoir, à cette occasion, conversé avec La Voix de Londres.


Sept 2002 Cres Louet, Barbaux, Jourdren, Ciboulet
À partir de 2001 - je suis directeur à Bordeaux - me voici membre du Club des Berrichons, dont vous faites partie et dont le commissaire général Louet est l’un des fondateurs. Les multiples sorties œnologiques et culturelles de ce Club me font découvrir votre vaste culture, votre passion pour l’Histoire, en particulier de la Bretagne et de la présence celte dans cette région, votre humanisme, votre sens de l’écoute, votre intelligence du cœur, votre ouverture d’esprit, votre bienveillance naturelle, sans oublier votre humilité. Vous m’offrez, à partir de 2014, l’occasion de prononcer des conférences à Pont-L’Abbé, Plozévet, Etables. Votre accueil est toujours chaleureux.


C’est ainsi que nous sommes devenus amis et même complices.

Quand je vous ai annoncé en 2012 la création de l’AMICAA, vous en êtes devenu un adhérent enthousiaste de la première heure. Votre soutien ne nous a jamais manqué. Après l’assemblée générale du 16 novembre 2017 et la visite du musée de la Légion d’honneur, nous avons conversé pendant trois heures dans un café du boulevard Saint-Germain avant de nous quitter dans le métro. Je ne vous reverrai plus ! Le jour de l’assemblée générale 2018, le 29 novembre, vous avez tenu, par la voix de votre ami le contrôleur général des armées Alain Pellan, à faire savoir que vous regrettiez de ne pouvoir être présent.

L’immense foule qui vous a accompagné le jour de vos obsèques a montré à quel point vous étiez aimé. Je peux témoigner de cette ferveur qui vous entourait.
Merci, mon cher Gustave, de m’avoir accordé votre confiance, votre fidélité, votre amitié. Elles me sont précieuses. Je ne vous oublierai pas. A wir galon, de tout cœur ! 


Une grande complicité nous unissait
par le commissaire général (2S) Pierre Ducassé

Le décès du commissaire général Jourdren m’a profondément bouleversé.

J’ai eu le redoutable honneur de lui succéder trois fois : en 1981 comme sous-directeur « Finances » de la DCCA, en 1984 au cabinet du ministre de la Défense, enfin en 1992 dans le poste de Directeur central du Commissariat de l’air.

Chaque fois, je lui ai été reconnaissant de la cordialité de son accueil, de la simplicité de son contact, de sa capacité à rendre toutes choses faciles. 
Le grand respect que j’éprouvais à son égard ne s’est jamais démenti. Nous ne nous sommes jamais tutoyés, mais une grande complicité nous unissait. Le grand Directeur central qu’il était n’hésitait pas à demander l’avis du lointain directeur régional bordelais et j’étais sensible à ces marques de confiance.

Le commissaire Jourdren s’est révélé souvent visionnaire et il a été un Directeur central particulièrement innovant pour l’évolution du service du commissariat, mais toujours avec cette saine humilité qui est la marque des plus grands.

Commissaire général (2S) Pierre Ducassé (DCCA 1992-1995)



Kenavo, Gustave !
Par le commissaire général (2S) Jean-Louis Barbaroux

Oui, Gustave …Connaissez-vous beaucoup d’officiers de l’Armée de l’Air que leur seul prénom suffit à identifier ? C’est le privilège de Gustave Jourdren, homme d’exception dont les qualités humaines, la simplicité, l’empathie, étaient unanimement appréciées.

Ce 31 janvier,  dans la belle église de Loctudy débordant de plusieurs centaines de personnes venues rendre hommage à Gustave et entourer Marie-France, Gildas, Gwenaëlle, Hervé-Ronan, Rozenn et tes petits-enfants, dont Ezyllt, ta petite-fille Galloise qui a interprété un chant dans cette langue cousine du breton, devant ton cercueil drapé de tricolore, sous les drapeaux des anciens combattants, et surmonté par ta casquette d’officier général, mais aussi du képi bleu ciel tout cabossé des officiers S.A.S.*, j’ai eu à prononcer quelques mots pour évoquer ta carrière militaire.


Eh oui, cela fait 64 ans que j’ai fait ta connaissance à Sciences Po, dans la Prépa aux concours des Commissariats de la Marine et de l’Air, animée par le commissaire de la Marine Saint Steban.

Je vous fais grâce du déroulé de sa longue carrière militaire retracée dans l’article du 28 janvier, je me limiterai à quelques anecdotes qui traduisent bien la personnalité de notre ami Gustave.

Tout d’abord, je ne résiste pas au plaisir de citer le début du portrait qu’a tracé en son temps le brillant chroniqueur de notre cahier de brigade :

Sur Noratlas
Chez les marins













« Il a un accent prononcé de la plus profonde Bretagne, une honnête corpulence, une attitude avantageuse au garde à vous, altière au pas cadencé, massive au repos. Il a un port plutôt poétique pour ne pas dire désordonné de la tenue qui nous est quotidiennement infligée.
Il a une prédilection pour la place de premier : Il est entré major, il a été le premier élève de semaine. A cette occasion, il formula son premier commandement à la brigade avec une certaine fantaisie due en partie à l’émotion, et à la correction dont il fait preuve dans le civil : « Couvrez-vous !», prononcé avec un accent savoureux, pénétra dans nos conduits auditifs, secoua notre abrutissement et fit naître sur nos lèvres un rire étonné et étouffé. Cela lui valut la première TC** de la brigade … »


A Salon, les exercices de combat  permettaient de sortir du Piège et étaient très appréciés, toutefois les brigades se livraient à une compétition acharnée. La 10e brigade, composée de « poussins*** intellectuels » estimait que, sa supériorité étant établie, elle pouvait prendre le temps de vivre ; une petite pause de temps en temps, pourquoi pas ? Et pourquoi ne pas en profiter pour … s’initier aux danses bretonnes, avec nos fusils MAS 36 en guise de cavalières, sous la haute direction du maestro, Gustave, bien entendu, et sous l’œil étonné de quelques PN courant fébrilement !


 Après ses deux ans d’officier des détails du GT 1/62, à Alger Maison Blanche, dans cette période si difficile de la guerre d’Algérie, Gustave ne put se résoudre à rentrer en métropole, et troqua sa casquette d’aviateur contre le képi bleu ciel  des officiers S.A.S. Le voilà dans le djebel, seul francaoui responsable d’un village de regroupement, jouant déjà le rôle d’un maire, administrant, développant, pacifiant, instruisant les populations locales*.

Départ de la patrouille
Il a besoin de renseignement. Réflexe d’aviateur : faire appel à des missions d’hélico, mais les Alouette sont rares, et très demandées … Alors Gustave trouve la solution : le cheval ! Il crée une patrouille équestre et va courir le djebel à la tête de ses harkis.

 Mais bientôt les accords d’Evian mettent fin brutalement aux S.A.S.  Gustave partira le cœur gros, protégeant jusqu’au bout ses harkis et leurs familles, en en évacuant le maximum malgré les ordres, s’inquiétant longtemps encore de leur sort en métropole. Affecté à Chartres, son patron, le commissaire Des Pommare, s’attachera à le soutenir dans ce moment difficile.

Bien plus tard, alors colonel, Gustave est affecté au cabinet militaire du ministre de la Défense, Charles Hernu. Un soir de 24 décembre, alors qu’il est officier supérieur de permanence, il a la surprise de voir débarquer dans son bureau, à 23 heures, Charles Hernu, une bouteille de champagne à la main, venu lui souhaiter un bon Noël !

Au cabinet du ministre, on fait de tout… Un jour de 1982, le ministre a une idée : les Russes disposent d’un outil de prestige célèbre : les Chœurs de l’Armée Rouge, pourquoi ne pas les imiter?  Et qui charger de réaliser ce projet ? « –Tiens, Jourdren,  c’est un job pour vous ! –Mais monsieur le ministre, je n’y connais rien, et je ne chante pas très juste… -Mon colonel, ne discutez pas, vous ferez cela très bien, vous n’aurez pas de préjugés, vous réussirez ! » C’est ce que fit finalement Gustave, non sans mal, chaque armée se défilant, peu soucieuse de mettre sur pied cette formation, à prendre sur ses effectifs, évidemment : la Gendarmerie fut contrainte d’y passer ! Et depuis, les 14 juillet et beaucoup d’autres cérémonies bénéficient du concours apprécié du Chœur de l’Armée Française.


Admis en 2ème section, Gustave n’était pas pour autant admis à l’inaction.
Brillamment élu dès le premier tour aux élections municipales, il se retrouve maire de Loctudy. Il lui restait à appliquer à sa commune les mêmes recettes que celles qui avaient assuré son succès dans  sa carrière militaire, et dans les S.A.S. Comme il le disait volontiers : « Je n’effectuerai qu’un seul mandat : libre de toute préoccupation électoraliste, je pourrai faire quoi qu’il arrive tout ce qui est bon pour ma commune ! »
   
Gustave, tu avais raison : l’immense foule de tes anciens administrés qui est venue saluer ton cercueil montre que, là aussi, tu as pleinement réussi !

L’Armée de l’Air, le Commissariat de l’air, Loctudy, ta famille et tous tes amis, dans la peine, te disent : A Dieu, Gustave !

Commissaire général (2S) Jean-Louis Barbaroux (ECA 56)

*Cf. article "Feuille d'acanthe et képi bleu" par le commissaire lcl (cr) Michel Fropo (promo 55) (BLCA n°33 juin 1991 et site amicaa février 2013)
**TC= tenue de combat, 1er degré des punitions-école
***Nom traditionnel des élèves de l’école de l’air