dimanche 16 février 2014

Echos du SCA

Remplacer Louvois, le défi est colossal
Par Jean-Yves Le Drian, Ministre de la défense


En septembre 2012, j'ai découvert l'ampleur des dysfonctionnements du logiciel Louvois. Pour nombre d'entre vous, pour vos familles, les difficultés qui en résultaient étaient inacceptables. Louvois est devenu pour moi le symbole du combat qu'il fallait livrer contre l'absurdité : alors que nous nous préparions à engager la force au Sahel, comment accepter que des hommes et des femmes, prêts à se sacrifier pour leur pays, la France, n'obtiennent pas en retour ce respect minimal qu'est le paiement de leur solde ?
Aujourd'hui, un peu plus d'un an après, ce combat est sans doute l'un des plus difficiles dans lesquels je me suis engagé. C'est l'un de ceux qui m'a vu le plus déterminé aussi, parce que je n'ai pas accepté que le contrat moral qui lie la Nation à l'engagement de ses soldats soit ainsi mis à mal.




Pour cette raison, immédiatement après vous avoir entendus, j'ai pris une série de décisions pour parer à l'urgence. L’urgence, c'était de faire en sorte que chaque militaire reçoive au plus vite les sommes qui lui étaient dues. J'ai donc engagé un dispositif d'avances exceptionnel à hauteur de 30 millions d'euros, pour payer directement ces soldes ; une plateforme d'appels a été mise en place, pour répondre aux questions des militaires et de leurs familles: un groupe Utilisateurs a été créé, réunissant les acteurs de la solde, des militaires et des conjoints de militaires, pour faire le point ensemble et partager les bonnes pratiques : j'ai fait réaliser un inventaire des dossiers en attente de régularisation, pour connaître la réalité de ce qu'il restait à faire et s'organiser en conséquence ; j'ai en outre mis en place un dispositif de contrôle par la chaîne de commandement et par la chaîne solde ; enfin j'ai créé un dispositif spécifique pour le personnel de retour d'opex, qui appelait une attention toute particulière.

À situation exceptionnelle, solutions exceptionnelles. C'est ainsi que nous avons répondu à l'urgence. Avec la mobilisation de tous, un tel résultat a nécessité un travail absolument considérable. Les équipes de la solde ont été multipliées par quatre : le centre d'expertise des ressources humaines (CE RH) de Nancy a vu ses effectifs augmenter de 143 personnes, celui de Toulon de 48, 25 informaticiens sont arrivés en renfort au Centre de maintenance interarmées de la solde (CMIS), tandis que le Service ministériel opérateur des droits individuels (Smodi) a doublé le nombre de ses agents.  Au centre d'appel de Rambouillet, plus de 200 personnels se sont succédé depuis un an. L’ensemble de ces équipes œuvrent sans relâche depuis fin 2012 ; aujourd'hui, elles continuent d'abattre un travail gigantesque. Et c'est au prix de tous ces efforts, d'un dévouement hors du commun que je veux saluer, qu'elles parviennent à rattraper les erreurs d'un logiciel qui continue d'en produire de l'autre côté. Cela n'est pas non plus acceptable.


Un constat sans appel, une décision nécessaire

En parallèle de ce plan d'urgence, plusieurs audits, pilotés par le directeur général des systèmes d'information et de communication (DGSIC), ont été lancés pour attaquer le mal de Louvois à sa racine.
Le premier audit a conduit à clarifier la chaîne des responsabilités. J'en ai défini deux. Celle des systèmes d’'information RH a été confiée à la Direction des ressources humaines du ministère (DRH-MD), tandis que celle du paiement de la solde relève désormais du Service du commissariat des armées (SCA). Le DRH-MD, le contrôleur général des armées Jacques Feytis et le chef du SCA, le commissaire général Jean-Marc Coffin, effectuent d'ailleurs un travail remarquable, pour animer de concert l'ensemble de la chaîne solde. Grâce à cette nouvelle organisation, le déroulement du paiement de la solde, depuis l'opérateur de saisie des paramètres de la paie jusqu'au déclenchement du règlement, se trouve mieux contrôlé. Voilà le sens du premier audit.
L’enjeu du deuxième audit, lancé dès le départ, posait la question fondamentale: peut-on sauver le système Louvois ?
Je ne voulais pas que l'on perde de temps. Aujourd'hui, après des mois d'enquêtes, le constat est clair et simple : si nous sommes en mesure d'apporter des améliorations, au prix d'une très forte mobilisation des équipes, Louvois ne fonctionnera jamais aussi bien que nous sommes en droit de l'exiger.
En ce moment même, des erreurs génèrent encore des soldes nulles ou incomplètes mais aussi des trop-versés. Avec une patience, une détermination, et même une grande force d'âme, les équipes des CERH font le maximum, notamment sur les trop-versés, pour démêler, en liaison avec les services fiscaux ou les établissements bancaires, des situations inextricables. Encore une fois, grâce à ces équipes, nous y arrivons tant bien que mal, mais c'est autant d'énergie dépensée, autant de temps perdu, autant d'argent gâché.
Car derrière le désastre humain de Louvois il y a aussi une catastrophe budgétaire. Les dysfonctionnements du système Louvois coûtent à la Défense entre 150 et 200 millions d'euros par an, c'est-à-dire l'équivalent des économies permises par les réductions d'effectifs.

Aujourd'hui, devant un constat qui est donc sans appel, je prends la décision de remplacer le système Louvois.

Ce nouveau système, il va falloir le penser et le bâtir. Le cahier des charges est simple : payer à l'ensemble des militaires, en temps et en heure, ce qui leur est dû. Je donne un an à des équipes spécialisées pour y parvenir. Chaque compétiteur concevra ainsi un prototype, c'est-à-dire une solution que l'on pourra mettre à l'épreuve du réel sur une population significative du ministère, avant tout lancement. Ce délai est essentiel pour concevoir, puis tester, vérifier, ajuster le prototype, et pour finir, faire le bon choix.

Une démarche pragmatique et structurée

Ici, je veux appliquer une règle éprouvée dans nos armées: un chef, une mission, des moyens.
D'abord un chef : c'est le DRH-MD qui est responsable. Comme pour la conduite des programmes d'armement, l'organisation de projet va reposer sur une direction de programme. Ce sera un ingénieur de haut niveau, en tandem avec un officier de programme, expert de haut niveau, dont le rôle sera de faire le lien avec les futurs utilisateurs. C'est ce binôme qui animera le dialogue compétitif et fera naître la solution technique avec le prestataire. Cette méthode de conduite de projets a fait ses preuves depuis longtemps dans la conduite des programmes d'armement. C'est elle qui nous a par exemple permis de construire le porte-avions, le Rafale et le Tigre.
Un chef, mais aussi une mission : exprimer avec clarté notre besoin, expliquer les spécificités et les complexités de la solde.
Et enfin des moyens: une équipe projet rompue à la conduite de programmes complexes, qui appuiera le binôme, avec des correspondants clairement identifiés dans chaque armée et service concerné, et les movens nécessaires pour piloter, valider, tester et rendre compte à chaque étape.
La solde est complexe. Cent soixante-quatorze primes et indemnités différentes, cela n'a pas de sens et nous allons y remédier ensemble. Vous-mêmes, vous me dites souvent combien il est difficile de comprendre votre bulletin de solde. Il nous faut simplifier un système de rémunérations trop complexe. Nous le ferons dans la concertation et l'esprit de responsabilité : entendre et défendre vos intérêts est pour moi un devoir. Il est clair que le nouveau système devra être en capacité d'intégrer de multiples informations mais nous devons faire un effort de simplification.
J'ai toujours parlé vrai : tout cela va prendre du temps. Nous devons trouver un équilibre entre notre volonté de changer el la nécessité de sécuriser. Confusion, précipitation el aveuglement ont conduit au désastre Louvois. Aujourd'hui, c'est par la clarté, la détermination mais aussi la sécurité de notre démarche que nous voulons changer de système.
En 2014, nous aurons donc sélectionné un prototype que nous aurons testé en grandeur nature. Et ce prototype, nous le ferons tester par les utilisateurs, les spécialistes de terrain, ceux qui pratiquent chaque mois l'exercice de la solde. L’objectif est que, dès 2015, une première armée bascule dans ce nouveau dispositif, en fonctionnant en double commande jusqu'à ce que le nouveau système ait fait ses preuves. I1 y a aura une démarche professionnelle, avec des indicateurs précis et quantifiés pour nous prouver sa pertinence.
Jusqu'à ce que le nouveau système soit sûr et éprouvé, il va falloir continuer à utiliser Louvois, dont nous poursuivrons l'amélioration afin de limiter les dysfonctionnements, tandis que nous préparons à marche forcée son successeur. Je pense évidemment aux équipes de la solde, qui travaillent en régime de crise depuis plus d'un an et qui vont continuer de corriger les erreurs à la main, pour limiter autant qu'il est possible les dégâts. Aujourd'hui, j'ai plusieurs fois salué leur travail. Nous pouvons leur rendre hommage. Ils apportent la preuve que le soutien est le socle indispensable de la condition opérationnelle.
Mais je veux saluer aussi les industriels qui nous accompagnent et sur qui nous comptons pour soutenir au mieux le système actuel jusqu'à son remplacement. Ils font au mieux, dans le meilleur des états d'esprit.

Une grande visibilité
Aujourd'hui, je ne vous donne pas rendez-vous dans quinze mois ou deux ans, au moment prévu pour le retour à la normale. Sans attendre ce moment, je veux que vous ayez de la visibilité sur les différentes étapes du projet. À travers le Conseil supérieur de la fonction militaire (CSFM), le groupe Utilisateurs mais aussi des outils de communication, je souhaite que vous puissiez vous associer à ce projet et connaître régulièrement son état d'avancement. Le combat que l'ai décidé d'engager continue. Il appelle une mobilisation générale du ministère. C'est la raison pour laquelle mes trois grands subordonnés, le chef d'Etat-Major des armées, le secrétaire général pour l'administration et le délégué général pour l'armement sont à mes côtés. Le paiement des soldes ne concerne pas seulement ceux qui les reçoivent. Je donne l'ordre aux hauts responsables de la Défense d'y consacrer toute leur énergie.

Remplacer Louvois : le défi est colossal. Je prends la décision de le relever aujourd'hui. Je compte sur l'engagement de tous pour le mener à bien, et montrer ainsi, qu'au collectif que nous formons, nulle épreuve ne résiste.

(remerciements à la rédaction d'Armées d'aujourd'hui)